1ère PARTIE

LE POINT DE VUE DE L'UNIVERSITAIRE

Intervention de M. Patrick Cabanel, Maître de Conférences en Histoire Contemporaine à l'Université Toulouse le Mirail Stage P.N.F : " Les nouveaux programmes d'Histoire et de Géographie en classes de Baccalauréat Professionnel " 30-31 janvier et 1er février 1996

L'introduction de l'histoire du fait religieux dans les programmes de l'enseignement public, même réduite, pour l'heure, à la classe de première professionnelle, est une nouveauté significative. Elle appelle un certain nombre de commentaires, tant sur le contenu de l'école laïque française depuis un siècle que sur les évolutions du sentiment religieux. Les notes qui suivent, destinées à expliciter ce double aspect, ne sauraient évidemment tenir lieu de manuel ! Quelques repères bibliographiques permettront de prolonger largement cette trop rapide présentation.

1 - Petite histoire de l'enseignement des religions à l'école depuis 1879

Il importe de revenir brièvement sur cette question, qui a donné lieu depuis quelques années à divers articles, débats et colloques, tel celui qu'ont organisé le recteur Philippe Joutard et le Centre Régional de Documentation Pédagogique de Besançon en 1991, sous le titre Enseigner l'histoire des religions. Les écoles primaires du XIXè siècle, avant la loi de mars 1882, assuraient très normalement l'enseignement du catéchisme, ou encore de l'histoire sainte. La loi Falloux de 1850 y avait veillé particulièrement, pour le protestantisme aussi bien que pour le catholicisme dominant. Dès 1869, toutefois, un agrégé de philosophie et réformateur religieux protestant, Ferdinand Buisson, faisait scandale en réclamant la suppression de l'histoire sainte, dans laquelle il voyait un ensemble d'anecdotes et de maximes trop peu en accord avec la moralité d'une démocratie moderne. Devenu l'inamovible directeur de l'enseignement primaire, de 1879 à 1896, Buisson se trouvait à l'aise pour appliquer une laïcisation radicale des programmes de l'enseignement public : les catéchismes en étaient strictement exclus (ou séparés), dans l'espace comme dans le temps, le jeudi étant réservé à une éducation dispensée en dehors des locaux scolaires. Les catholiques devaient voir une " école dans Dieu " dans ce qui était, et reste, plus précisément, une " école sans les dieux ", également accueillante donc à ceux qui n'ont pas de dieu(x), ou n'ont pas celui de la majorité de la population. Cette solution, toutefois, ne faisait pas l'unanimité au sein même du camp laïque: une campagne était lancée dès 1879, et reprise notamment en 1906, au lendemain de la Séparation, pour laïciser l'histoire sainte et dispenser une histoire des religions (ou science religieuse) à tous les niveaux de l'école publique. Les principaux promoteurs en étaient un ancien enseignant de la faculté de théologie protestante de Paris, Maurice Vernes, et l'ancien grand rabbin de Belgique, le bordelais Aristide Astruc. Tous deux se montraient soucieux, déjà, de ne pas couper les élèves de la nécessaire dimension religieuse de la culture, et ajoutaient, dans une tonalité caractéristique du protestantisme et du judaïsme républicains de l'époque, que les enseignements des prophètes hébreux et de Jésus, loin de se trouver en contradiction avec les idéaux démocratiques et les droits de l'homme, en étaient même au fondement, par leur aspiration radicale à la liberté. Ces hommes ne furent pas suivis, sauf sur un point, la fondation d'une chaire d'histoire des religions au Collège de France ( 1 880) et l'adjonction à l'École Pratique des Hautes Etudes d'une Cinquième section, dite des Sciences religieuses (1 885): la majorité laïque redoutait que les instituteurs ne détournent un enseignement d'histoire des religions, moins par mauvaise volonté que par manque de formation et force de l'habitude, en un catéchisme déguisé (pour l'immense majorité) ou en un athéisme militant (pour une minorité d'anticléricaux). Sans doute aussi pensait-on alors que l'encadrement religieux était suffisant dans la société et les familles pour dispenser un bagage que l'école renonçait à prendre en charge. La République en est restée là, jusqu'à nos jours. Or, un élément au moins a considérablement changé depuis la Seconde Guerre mondiale et les années 1960 : l'effondrement des pratiques religieuses, l'épuisement des vocations sacerdotales et enseignantes au sein de l'Eglise catholique, produisent aujourd'hui des générations privées de presque toute référence religieuse. D'un autre côté, le fait religieux accomplit un retour en force (voir plus bas) en cette fin de XXe siècle: l'école est donc à nouveau sollicitée, dans des termes qui ne sont pas tellement différents de ceux qu'employait Maurice Vernes il y a cent ans, pour prodiguer un minimum de culture religieuse. Les objectifs sont doubles : permettre aux élèves de comprendre tout un pan du patrimoine national et européen (monuments, art, littérature, expressions faussement familières de la langue) qui risque de leur échapper radicalement s'ils ne maîtrisent un certain nombre de notions et de références religieuses; et, aussi, les introduire à la pluralité des religions (et des civilisations) et à la tolérance en proposant une histoire des religions, ici les trois monothéismes, qui soit réellement laïque : c'est-à-dire comparée, également indifférente à chacun de ses objets et capable de les considérer tous avec la même sympathie, en reconnaissant en eux une dimension passée et toujours présente du destin de chacun des hommes et de leur vie en société. Ni chrétienne, ni antichrétienne, ni musulmane, ni antimusulmane: la laïcité est d'abord un nilni. Par là, on espère former un futur citoyen à la fois instruit de la spécificité de chaque religion, de l'universalité des besoins religieux, et du fondement laïque de la société française, qui continue à ne reconnaître aucune religion, selon les termes de la loi de décembre 1905, mais qui peut désormais contribuer à faire connaître, scientifiquement, sans crainte et sans animosité, chacune d'elles.

2 - Evolution cyclique et " retour " du fait religieux


On a longtemps cru, au XIXe siècle comme dans les années soixante et soixante-dix de notre propre siècle, que les religions étaient condamnées à un inéluctable déclin face aux conquêtes de la science et de l'alphabétisation dans la société industrielle. On parlait de déchristianisation linéaire, les uns pour s'en féliciter, les autres pour le regretter : partie d'un état de chrétienté, la société évoluerait vers le détachement général ; d'autres sociétés, d'autres religions, connaîtraient la même évolution dès lors que la modernisation les toucherait à leur tour. Le sociologue italien Acquaviva publiait en 1961 un livre significativement intitulé L'éclipse du sacré dans les sociétés modernes. En fait, une analyse historique plus prudente conduit à des conclusions passablement opposées: le fait religieux obéit à une évolution cyclique, plus que linéaire, avec des périodes de recul et des moments de reconquête. L'historien Gérard Cholvy distingue ainsi les époques où c'est la raison qui semble capable d'apporter aux hommes les réponses aux questions qu'ils se posent, et celles où c'est une révélation qui remplit cet office. Empruntant aux économistes leur vocabulaire, certains sont même allés jusqu'à parler de cycles kondratiev du sentiment religieux, montrant sans grande difficulté que les phases A et B des cycles économique et religieux sont dans une situation inversée : la religion se porterait plutôt bien quand l'économie irait mal, et vice-versa ! Il est vrai qu'une restauration religieuse puissante a suivi, en France et en Europe, la période des Lumières et de la Révolution, qui avait cru pouvoir remplacer le christianisme; vrai encore que le spirituel accomplit un retour en force à partir de la fin du XIXe siècle, de Claudel à Bergson, de Thérèse de Lisieux à Kari Barth, du scoutisme à l'Action catholique, contre toute l'attente des positivistes de la génération précédente, marquée par les oeuvres de Comte, Darwin, Claude Bernard, Littré, etc. De nos jours, le thème de la fin de la religion proclamée en mai 68 et en plein triomphe de la société de consommation a laissé place au " retour des certitudes " (René Luneau), à la " revanche de Dieu " (Gilles Kepel). On assiste à un étonnant printemps des religions qui touche les différentes familles chrétiennes, le judaïsme, l'islam, l'hindouisme, mais aussi les sectes, et qui réunit les milieux défavorisés aussi bien que les élites scientifiques tantôt dans des retours intransigeants à la lettre religieuse (les divers fondamentalismes et intégrismes), tantôt dans des pratiques festives, physiques (glossolalie, transes) ou médicales peu classiques (le pentecôtisme, les mouvements charismatiques). Il est clair que pour la troisième fois depuis la fin de la Révolution française, la France, l'Europe et le monde, connaissent un phénomène de restauration religieuse, que suivra probablement une autre époque de déprise : le XXIe siècle ne sera sans doute pas religieux, au moins dans sa seconde moitié, contrairement à une phrase de Malraux aussi souvent citée que hasardeuse ! Cette analyse de l'évolution des religions en termes cycliques, à partir de la connaissance des deux derniers siècles, présente, du point de vue de l'enseignant, un double intérêt. Elle relativise tout d'abord l'actuel retour du religieux, qui peut sembler irrésistible: et par là elle contribue, à mon sens, à dédramatiser un phénomène qui prend trop souvent des tours archaïques ou franchement inquiétants. Elle fonde également la légitimité de son approche : une condescendance de type voltairien, ou marxiste, ou freudien, n'est pas plus de mise dans la perception des phénomènes religieux qu'une vertueuse condamnation de ce ventre-toujours-fécond... d'où pourraient surgir les bêtes immondes de l'intégrisme. Enfin, puisque c'est souvent sous les traits de l'islamisme qu'il est aujourd'hui perçu en France, il n'est peut-être pas inutile de rappeler que le terme même d'intégrisme appartient à l'origine au vocabulaire catholique : il désignait au début du XXe siècle, sous le pontificat de Pie X, ce refus signifié au plus haut niveau de toute évolution en matière de dogme ou d'exégèse, et visait le modernisme de l'abbé Loisy, aussi significativement nommé qu'efficacement combattu. Le protestantisme est également concerné : c'est en son sein, dans les Etats-Unis de la fin du XIXe siècle, que furent posées les bases d'un retour aux sources de l'Écriture sainte, le fondamentalisme, et que dans les années 1920 le célèbre " procès du singe " mit aux prises deux camps qui continuent à se faire face, les évolutionnistes et les créationnistes fidèles au récit de la Genèse. Si le même catholicisme a été capable de réaliser son aggiornamento par le second Concile du Vatican, si le protestantisme a si puissamment porté les libertés de conscience, de critique, de vote, et se trouve à la source de la démocratie américaine, comme le montra Tocqueville, pourquoi ne pas espérer de l'islam qu'il connaisse à son tour des évolutions comparables ? Dans la France coloniale des années 1900, qui, toute laïque qu'elle s'affirmât, ne craignait pas de se proclamer puissance musulmane, de bons esprits pariaient déjà sur un islam libéral, appelé à évoluer à la manière du protestantisme et du catholicisme américains : citons dans leurs rangs le propre frère de Ferdinand Buisson, Benjamin, alors haut responsable de l'enseignement primaire en Tunisie. De tels rappels autorisent à mettre l'accent sur des différences non d'essence, mais de chronologie, ou de société, entre les religions: après tout, l'islam est plus jeune que les autres monothéismes, et il n'a pas eu à affronter les mêmes défis dans des sociétés plus tardivement, et plus violemment (en moins bonne posture, donc), confrontées à la sécularisation moderne. De même, on peut rappeler que si l'islam progresse aujourd'hui rapidement en direction de l'Afrique noire (le Soudan n'est pas le régime le moins islamiste de la planète, l'actualité l'a rappelé de diverses manières), la dimension missionnaire est tout autant une constante du christianisme, dont la conquête de cette même Afrique noire (telle la région des grands lacs) est récente, n'ayant commencé que dans la seconde moitié du XIXe siècle. La constitution d'islams immigrés et minoritaires dans divers pays de l'Union européenne ou aux Etats-Unis n'est pas sans rappeler également la prégnance du phénomène diasporique au sein du judaïsme. L'histoire, conformément à son ambition même, permet ainsi, au delà de la connaissance des choses du passé, de mettre en situation, d'ébaucher des comparaisons fondées, de prendre de la distance, de dédramatiser. Les remarques précédentes indiquent dans quel sens l'enseignant peut travailler. Ayant à traiter des trois religions monothéistes, qui intéressent le plus directement l'Europe et l'ensemble de l'Occident, qu'elles soient à la racine de sa civilisation, ou qu'elles en soient la plus ou moins perméable frontière, il se gardera de traiter chacune d'elles comme un tout séparé des deux autres. L'erreur consisterait par exemple à diviser le programme en trois moments plus ou moins égaux, ou de risquer une hiérarchisation, ici accordant trop au christianisme, au nom de son rôle dans l'histoire nationale, là le défavorisant au profit de l'islam, par mauvaise conscience envers ce dernier ou envers les jeunes musulmans présents dans la classe. Une telle approche, triomphaliste ou honteuse, n'est pas la bonne: il est plus juste, et somme toute plus facile, de réagir en historien, en datant les événements, en comparant les contenus et les évolutions, en passant les religions aux mêmes cribles (architecture, expansion, hérésies, relations avec l'Etat, tensions entre orthodoxies et libéralismes dans le rapport aux textes sacrés, etc.). Le fait même du monothéisme est la meilleure des introductions dont puisse rêver l'historien: même berceau géographique (aujourd'hui encore incarné dans les lieux saints de la ville de Jérusalem), même ancêtre, Abraham, même rapport au livre contenant la Parole de Dieu, etc. L'histoire a par la suite mêlé les trois religions. La confrontation s'est souvent déclinée sur les modes de la mission, de la conversion forcée, de la violence: expulsions et autodafés, croisades et guerres saintes. Mais on peut tout aussi légitimement rappeler, par exemple, que l'Occident chrétien a renoué avec l'aristotélisme, dans la somme de saint Thomas d'Aquin, grâce aux philosophes juifs et arabes, véritables " passeurs " de pensée. Ni angélisme, ni diabolisation (si on peut dire !) d'une ou de l'ensemble des religions: l'approche historique, en se gardant de ces deux écueils, devrait contribuer à maintenir ou à renforcer la dimension religieuse de la culture, et à fonder la tolérance citoyenne sur la diffusion des connaissances, selon l'ambition inchangée de l'école laïque.

3 - Repères bibliographiques

- D. Hervieu-Léger, dir., La religion au lycée, Paris, Les Editions du Cerf, 1 990 - Enseigner l'histoire des religions dans une démarche laïque, Actes du colloque international de Besançon, 20-21 novembre 1 991, Besançon, C.R.D.P., 1992
- G. Cholvy, La religion en France de la fin du XVIlle siècle à nos jours, Paris, Hachette, Carré, 1ère éd. 1 991
- D. Fouilloux et al.,
Dictionnaire culturel de la Bible, Paris, Cerf/Nathan, 1 990
- G. Kepel,
La revanche de Dieu. Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde, Paris, Le Seuil, coll. Points-Actuel, 1991 - Une série de brefs essais sur chacune des religions monothéistes
- A. Chouraqui
, Histoire du judaïsme, Paris, PUF? Que sais-je ?, 1993
- F. Lebrun,
dir., Histoire des catholiques en France, Toulouse, Privat, 1 980, rééd. Livre de Poche/Pluriel
- M. Cassan, P. Cabanel, Les catholiques français, XVIe-XXe siècle, Paris, Nathan, coll. 128.
- J. Baubérot, Histoire du protestantisme, Paris, PUF, Que sais-je ?, 1990
- D. Poton, P. Cabanel, Les protestants français, XVIe-XXe siècle, Paris, Nathan, coll. 128, 1994
- 0. Clément, L'Eglise orthodoxe, Paris, PUF, Que sais-je ?, 1985
- J. Meyendorff,
L'Eglise orthodoxe hier et aujourd'hui, Paris, Seuil, 1 960, nlle éd.1985
- A.-M. Delcambre, L'islam, Paris, La Découverte, coll. Repères, 1 990
- A. Merad,
L'islam contemporain, Paris, PUF, Que sais-je ?, 1990
- D. Sourdel, L'islam, Paris, PUF? Que sais-je ?, 1990
- R. du Pasquier,
Le réveil de l'islam, Paris, La Découverte/Cerf, Bref, 1989
- Trois dossiers du journal Le Monde:
Le Monde, 1 3 octobre 1 994, " La France et l'Islam "
Le Monde Dossiers et Documents, janvier 1990, " Les conflits religieux "
Les grands entretiens du Monde, mai 1 994, " Penser la philosophie, les sciences, les religions"