Partage d'expérience : "Pourquoi l'histoire des arts ?" F.Baldit

Une séquence active mise en œuvre par Frédéric Baldit pour amener ses élèves à se poser des questions concrètes d'histoire des arts.

Pourquoi l'histoire des arts ?
« - C'est vrai (monsieur) , ils sont tous morts, ou presque. »
À cette question je me suis heurté douloureusement juste après avoir tenté un cours magistral
d'histoire de l'art sur la Mosaïque d'Alexandre le Grand à une classe pourtant toute acquise à ma
cause et que j’avais préparée par des recherche croisées comme devoir maison. La Bataille d'Issos ,
les anecdotes, la comparaison audacieuse avec l'ancêtre du cinéma, rien n'y fit. Le bide total. De
joues gonflées retenant leur souffle jusqu'à l'endormissement total, la débâcle fut consommée sans
équivoque.
C'est de là que tout partit, ma volonté propre - et ce fut sans doute salvateur - en miettes. A force
d'enseigner les arts plastiques, plastique peut-être nous devenons ! En réactivité toute improvisée
je n’eus d’autre choix que de prendre acte de la réalité présente. En effet, il me restait encore 40
minutes de vide intersidéral à gérer, vingt-quatre zombies en liquéfaction avancés dont la motivation
atrophiée par des heures de sidération écraniques me rendait pour le moins fébrile…
Je changeais donc mon fusil d'épaule et de lieu du même coup : perdu pour perdu, un instinct de
survie sans doute fit remonter à ma mémoire un atelier de danse sur les tableaux chorégraphiques
improvisés de Mierce Cunningham et m’inspira une adaptation possible...Restons enjoués, réactivité,
improvisation, je feignit donc la préparation millimétrée ( oui, plastique, réactif et résiliant il nous faut
devenir pour survivre dans cette étrange profession)…
« - Allez, maintenant on sort ! Tout le monde en salle de danse ! »
Les zombies ressuscitent instantanément en une clameur de délivrance.
Salle de danse. Vite, le vidéoprojecteur. La Mosaïque d’Alexandre en deux mètres et demi sur cinq
pendant que les mort-vivants tout à fait réveillés à présent s’essaient à des glissades à la Ronaldo
sur le parquet d’une centaine de mètre carré.
Hoooop ! Silence ! Consigne :
« - Vous avez 15 minutes pour vous organiser et rendre un « Tableau VIVANT » de l’œuvre dont
vous aviez déjà fait des recherches croisées ( au moins trois sources différentes ; exemple :
wikipédia, Cnrtl, Le Louvre,…) !!! »
Un leader par groupe est coopté, un script possiblement, un directeur photo, acteurs, collaborez,
négociez, choisissez, c’eeest parti !!!! »
Reprendre la main par un challenge-bazar-chaos-organisé a souvent été une planche de salut
mystérieuse pour moi et dont je perçois de plus en plus maintenant par des retours d’anciens élèves
qu’elle représente aussi pour ces derniers une précieuse marque de confiance leur permettant de
rentrer dans une création vivante et riche d’apprentissages.
La suite dépasse mes attentes.
Oui, nous essayons d’instiller des leviers, des notions, des repères, méthodes, c’est notre devoir.
Mais le mystère de la créativité en arts plastiques reste intact. Et c’est parfois un émerveillement.
Vygotski avait raison lorsqu’il affirmait que seulement quand l’élève devient médiateur de ses
propres apprentissages il apprend en profondeur. L’histoire de l’art par la pratique performée, le
dessin ou la maquette, en classe d’arts plastiques pointe la zone proximale de développement où
pour l’écolier, le collégien, le lycéen voire l’étudiant « prendre conscience d’une opération, c’est la
faire passer du plan de l’action sur celui du langage, c’est la réinventer en imagination pour pouvoir
l’inventer en mots ».
Plus tard, avec une autre classe où je voulus récupérer, avec plus de maîtrise, cette séquence
improvisée, une piqûre de rappel me confirma que ce moment de lâcher prise relatif s’avérait
indispensable dans l’expérience physique de l’œuvre par l’élève et qu’il se jouait dans cette
autonomie qui aurait pu apparaître laxiste une immersion globale dans la mécanique de l’œuvre. Ici
l’élève touchait à l’exigence de la composition, des vecteurs de tensions, à la lumière, la
territorialisation par la couleur, à l’équilibre des volumes, la dynamique géométrique, enfin à l’in-
tention des corps jusqu’au regard qui fait autorité et efficience.
Ayant goûté à ceci en ayant été leurs propres évaluateurs et « remédiateurs » par retour
photographique, nous pouvions retourner en classe.
Nous pûmes même apprécier la subtilité de quelques Greeting ou autres tableaux animés du maître
Bill Viola et, paroxysme de satisfaction, j’abordais avec eux le cours suivant une analyse
problématisante sous forme de rédaction…qu’ils osèrent affronter sans complexe après de faibles
rechignements de rigueur. La double lecture narrative, l’analyse croisée et les leviers plastiques de
la représentation se dévoilaient avec des mots simples. Les élèves sans s’en rendre compte
s’étaient retrouvés dans la mécanique poétique et poïétique de l’œuvre. Quel chemin
édifiant parcouru par eux !
Aborder l’histoire de l’art par une pratique performée, en expérimentant, goûtant et collaborant pour
mieux apprendre, autrement dit par une posture de plasticien, je n’en ai mesuré les nombreux
bénéfices qu’après ces résultats confirmés qui font autorité pour eux comme pour moi.
Ci-joints quelques autres « Tableaux Vivants » comme témoignages, qui marquèrent aussi les
élèves par leur thématiques (sans étendards, banderoles ou affiches) et peuvent s’inscrire dans les
projets EVARS, PHARE, discrimination/empathie, écologie et enjeux climatiques, citoyenneté. Alors
pourquoi l’histoire de l’art ? Peut-être justement parce que tout comme on ne peut apprécier ses
semblables – paradoxalement ces tout autres - sans s'intéresser un tant soit peu à eux dans leur
altérité ; de la même manière on ne peut complètement rentrer dans l'univers fantastique d’une
création sans expérimenter, goûter l'intention de l'auteur même de l’œuvre. L'histoire, la mécanique
d'une œuvre, sa fortune critique, élargissent notre conscience du champ des possibles non pas pour
nous formater par une science morte protocolaire et mimétique mais pour nous échauffer, en
préliminaire ou en cours de route, à une créativité inédite vivante...
Nous aurions pu aborder cette séquence comme une scolaire description didactique articulant
pratique et théorie, d’un dispositif kinesthésique pour aborder l’histoire de l’art. Mais cela aurait
sûrement trahit ce qui se joue dans le basculement d’une séance. Car sans doute nous sommes
toujours sur le fil. Et de le suivre humblement ce fil, cette posture plasticienne, ayant foi dans un
cheminement qui se dévoile au fur et à mesure que l’on avance.
Reste l’intention.
Et qu’est-ce qu’un plasticien sinon celui qui convoque gestes, outils, matières, support, couleurs,
techniques, disciplines, lieu, dispositif de monstration, pour servir un projet, un message, un dessein,
une Intention, l’in-tension qui nous anime ?
Certes nous avons, professeurs d’arts plastiques, des profils hétéroclites et variés, fort
heureusement. Mais l’intranquilité, plus que dans toute autre discipline, est à la fois notre lot épuisant
et notre spécificité pédagogique.
Apprendre en faisant.
Un déséquilibre, permanent.
Robert Filliou n’y aurait rien trouvé à redire lui pour qui « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante
que l’art »…Un bataille d'Issos
 radeau(x) de la Méduse

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